EFFLORESCENCES


Texte écrit par Hélène Guenin dans le cadre de l’exposition Efflorescences au Musée La Grande Place à Saint Louis Lès Bitches, du 15/10/15 au 14/03/16. Un partenariat avec le Centre Pompidou Metz et La Fondation d’entreprise Hermès.

Efflorescences, ou la rencontre fortuite entre la chimie des matériaux et la licence poétique, proposée par l’artiste Capucine Vandebrouck, offre une véritable plongée dans l’univers de la cristallerie. Évoquant littéralement, la métamorphose d’un corps cristallisé par perte de son eau ou l’apparition et l’épanouissement de formes se propageant à la surface d’une roche, ce mot aux multiples consonances, renvoie également à l’idée d’effleurer – jouer avec la surface des choses, caresser du regard. C’est précisément ce point de rencontre entre l’expérimentation de processus scientifiques et techniques et la poésie involontaire née de la vie de la matière et de l’apparition des formes, qu’explore l’artiste dans ce troisième et dernier volet de la collaboration entre la Fondation d’entreprise Hermès, le Centre Pompidou-Metz et le Musée La Grand Place. L’artiste travaille souvent in situ, concevant ses œuvres à partir des matériaux trouvés sur place et de l’histoire du lieu, entre archéologie de l’invisible et alchimie de l’ordinaire. Elle manipule les matériaux : sel, salpêtre, plâtre ou matière organique, étirant leurs potentialités jusqu’à leur limite. Interférant avec des processus naturels : évaporation, buée, cristallisation, pulvérulence du salpêtre, diffraction de la lumière, l’artiste magnifie la contingence de la matière et de processus naturels non nobles, abandonnant son travail qu’elle « laisse vivre, évoluer », à une co-conception avec la nature ou le temps. Vulnérabilité assumée de ses œuvres, posture non autoritaire de créateur… toutefois Capucine Vandebrouck n’est pas une artiste du peu ou du retrait : l’exposition devient une expérience totale, un paysage en métamorphose au gré de la transformation des matériaux, un écosystème libre en mutation discrète mais perpétuelle. Cette attention à la manifestation transitoire de la matière et de la forme a donné lieu à une dernière série de recherches dont le terme « Révélation », au sens « de prendre conscience de » et « rendre visible » ce qui est bel et bien là mais habituellement non perceptible à nos yeux, serait sans doute une clé. La matière a disparu, l’apparition du réel ne demeure que dans la forme fugace et changeante des émanations de chaleur nées d’une flamme dansante.

Hélène Guenin.



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ALCHIMISTE DE LA MATIÈRE


RESIDENCE JUILLET – SEPTEMBRE 2014
SYNAGOGUE DE DELME

Alchimiste de la matière, apprentie sorcière moderne, Capucine Vandebrouck transforme et altère notre perception du monde et des objets qui nous entourent. Floutant le réel pour le rendre paradoxalement plus net à nos sens, elle développe un vocabulaire formel simple et épuré, qui donne souvent la sensation de passer de l'autre côté du miroir. En effet, les œuvres de Capucine Vandebrouck procurent une fascination troublante : devant ces formes de plâtre aussi épaisses que des feuilles de papier, comme en lévitation, ou face à ce paysage de neige immaculé, qui se remplit petit à petit d'une fumée colorée, aussi étrange que volatile, devant ce mur de résine qui semble couler à l'infini... une magie latente s'immisce pour nous faire douter de la nature des objets. Pourtant pas de truc ni de tour de passe-passe. Tout est là, à nu, dans le « désert du réel » ¹. Entre la puissance de l'imaginaire que convoquent ses œuvres, et le réel que le corps perçoit, Capucine Vandebrouck crée une tension jubilatoire. Par divers jeu de simulacres, d'inversions et de retournements, c'est la mesure de notre regard qu'elle rend soudain tangible. Par ailleurs, l'impermanence, la fragilité et le potentiel de destruction que les œuvres contiennent dans leur processus de fabrication, sont récurrents dans le travail de l'artiste qui affectionne cette maîtrise aléatoire propre à l'expérimentation. Capucine Vandebrouck met à l'épreuve divers matériaux
(béton, résine, pvc, plâtre, papier, plastique...) et les étire aux limites de leurs possibilités, parfois au bord de la rupture. Dans le cadre de la résidence à Lindre-Basse elle s'immerge dans le paysage du Parc Naturel Régional de Lorraine et convoque une de ses particularités historiques, liée à l'extraction et à l'exploitation du sel. Elle met ainsi à profit sa résidence pour tester de toutes les manières possibles ce matériau atypique, qu'elle détourne de son usage initial, pour le transformer en paysages aux allures spectrales, tout en faisant d'une ressource qui a façonné le territoire, la matière d'un paysage intérieur.

Marie Cozette.

[1] Ce sont par ces mots que le personnage principal du film Matrix
est accueilli dans le monde « réel ».



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FRAGILE MATÉRIALITÉ

Capucine Vandebrouck est une artiste plasticienne, diplômée de l'École Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg en 2011. À l'heure ou l'expérience artistique a parfois tendance à devenir plus vaporeuse, où l'objet s'efface pour laisser place à l'expérience de la sensation, Capucine Vandebrouck, sculptrice, prend le contrepied et place le matériau au centre de son travail qui invite à la contemplation.


Éloge de la matière

L'artiste puise son inspiration dans le quotidien qui l'entoure : tout est matière et inspiration à œuvre et tout particulièrement les matériaux industriels ou standardisés. L'on remarque dans son travail une appropriation du quotidien. Elle ouvre le champ des possibilités des matériaux industriels qui, après l'intervention de l'artiste, deviennent fragiles, poétiques et expressifs. Elle les choisit notamment pour leur qualité plastique et leurs formes épurées, cela afin de créer une expérience visuelle. Dans son travail, l'œuvre n'a de cesse d'entamer un dialogue avec ce qui la compose et le choix de l'objet donne à l'artiste certaines obligations. « Je porte une attention particulière à tout ce qui est à la portée de ma main, déclare l'artiste. Comment faire beaucoup avec pas grand chose… et démontrer que peu importe le matériau utilisé, l'important, c'est de lui donner une nouvelle vie ». L'artiste joue sur les différents états des matériaux avec notamment l'idée du passage de liquide à solide. C'est notamment le cas de son œuvre intitulée Les mouchoirs composée d'un mouchoir en papier placé sur de la résine fraîchement coulée. Le temps fait son œuvre et le mouchoir absorbe la résine et se rigidifie. Le résultat est surprenant avec cette dualité entre les deux matériaux l'un solide l'autre fragile et souple, mais également entre la quasi transparence du mouchoir et l'opacité de la résine. Cette œuvre est totalement représentative du travail de l'artiste et de ses préoccupations. Elle obtient, en effet, une sculpture dont le processus transparait dans sa forme finale.


Au-delà des limites

En utilisant ce type de matériaux, l'artiste prend des risques car elle n'est pas certaine de réussir à les façonner comme elle le souhaite, à les assembler, les mettre sous tension, … c'est là tout le défi ! Le doute et l'exploration font partie de sa démarche, elle n'est jamais certaine de tout maîtriser lorsqu'elle entreprend un nouveau projet. Parfois le résultat se révèle être au niveau de ses attentes d'autre fois non, la pièce s'effondre, la matière lutte, se rebelle,… Pour elle, l'éboulement ou l'effondrement font pleinement partie de son travail et sont considérés d'avantage comme un état du travail que comme un échec. L'artiste regroupe d'ailleurs ces œuvres ayant cédés, sous le terme de sculptures déchues ; cette appellation renforce l'acceptation de la précarité et de la vulnérabilité au sein de son travail.


« À un moment donné »[1]

À l'encontre de ce monde véloce, le temps est à l'œuvre dans le travail de Capucine Vandebrouck ; le processus de fabrication peut être très long, variant de quelques heures à quelques semaines. Le temps est une problématique au centre de son travail, c'est lui qui façonne l'œuvre et qui est matière à réflexion. Le matériau lui-même induit la notion de temps dans le processus de fabrication, que ce soit dans la conception ou dans la réalisation de la pièce avec, notamment, cette idée de passage d'un état à l'autre ou le temps de sa transformation. Elle donne à voir un état de sa réflexion, du geste et du matériau et déclare à ce sujet : « Je regarde chaque pièce achevée non pas comme une finalité, mais comme une « façon de montrer » avec un passé et un devenir ». C'est en repoussant les limites des matières, en expérimentant les possibilités d'une substance, d'un matériau, qu'elle aboutit à ces œuvres fragiles, comme suspendues dans le temps et dans l'espace. Au point que l'on a parfois l'impression que cela vient tout juste de se figer : arrive-ton trop tôt ? Trop tard ? Et surtout : combien de temps cela va-t-il tenir ? Les œuvres de Capucine Vandebrouck sont aussi vouées plus ou moins à disparaitre selon les cas ; à n'être visibles qu'à un « moment donné » – pendant le temps de l'expérimentation ou de l'exposition – cela faute de place de stockage. Héritière d'une démarche post-conceptuelle, elle connaît désormais le mode d'emploi pour les re-fabriquer à la demande, la conservation ne semblant pas indispensable car elle «privilégie le geste créateur au détriment de l'objet fini».



Anne-Sophie Miclo

inferno-magazine.com

[1] Expression utilisée dans le titre de son mémoire de DNSEP « À un moment donné, un geste, un matériau, un processus »



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UNE EXPÉRIENCE DE LA SCULPTURE


Capucine Vandebrouck, jeune diplômée de l'École Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg, est sculptrice. Si le terme de « sculpture » désigne aujourd'hui un champ artistique très élargi, l'artiste en a bien conscience et exploite la multitude des possibilités que lui réserve ce médium, en véritable « explorateur ». La jeune sculptrice n'a alors de cesse d'expérimenter avec ses composantes, matériaux, gestes, volumes, socles, espace et temps, pour réaliser une œuvre originale, variée et toujours in progress.

In progress, en effet, le travail de l'artiste se construit par étapes. Ses œuvres passent par différentes phases, essentielles dans la création de l'œuvre finale, compte tenu avant tout des matériaux utilisés. Plâtre, béton, résine, matériaux industriels, passent, pour la plupart, par un processus de solidification et se constituent et se stabilisent eux mêmes, en différentes étapes. De plus, c'est tout en finesse qu'elle exploite ces matériaux « virils » et bruts, afin de les fragiliser, de les adoucir. Les gestes exécutés, les formes données aux œuvres et les positions prises par l'artiste sont eux aussi fondamentaux dans cette démarche. « À chaque étape, raconte Capucine Vandebrouck, je me pose la question de savoir si je continue, si je m'arrête. C'est dans ce positionnement, ce choix pris que je réalise ma sculpture » et qu'elle la pousse souvent, au bout de ses limites. La malléabilité des matériaux, le non conditionnement de l'œuvre et l'esprit curieux, courageux et inventif de l'artiste lui permettent d'expérimenter un maximum de formes et de gestes, à différentes échelles.

Cependant, elle marque un point d'honneur à « conserver la simplification, à abandonner les processus compliqués, car ce que je cherche avant tout, précise-t-elle, est une certaine efficacité des formes épurées. » Une efficacité et des formes épurées, que le temps et le processus de création parviennent à sublimer. Car la sculpture de Capucine Vandebrouck se réalise dans l'attente, au fil du temps. Dans le temps merveilleux des surprises, des hasards, durant lequel le démoulage par exemple, peut entraîner le métissage entre deux matériaux, le moule et l'objet moulé.

Mais l'attente, le temps qui passe, peut également mener à la chute, à l'effondrement – qu'il soit naturel ou provoqué par l'artiste. Cette étape extrême fait partie intégrante des sculptures de l'artiste. Elles acquièrent ainsi « une existence pour elles. C'est une manière en quelque sorte de les laisser vivre, évoluer ». Sans pessimisme, elle emploie le terme de « sculpture déchue » pour parler de ces œuvres vulnérables, qui lui échappent parfois, souvent. Ces données « font partie de la vie de la sculpture et il faut l'accepter ainsi », presque comme une étape ultime à laquelle l'artiste est attachée. Quand la destruction conduit à la création.

C'est également en fonction d'un temps passé que se construit l'œuvre de Capucine Vandebrouck. Comme bon nombre d'artistes, elle ne cesse de s'interroger sur la sculpture aujourd'hui, en fonction de son héritage, d'une histoire qui se fait et se défait et de ce qui est déjà là, dans le monde qui l'entoure et dans le monde de l'art en particulier. Mais oui, et si tout était déjà là ? Comment faire, dans une période où « tout a déjà été fait », pour ne pas reproduire le travail de nos pères, de nos pairs ? Certaines filiations, compagnonnages construisent, inscrivent et délimitent le travail de Capucine Vandebrouck dans son temps, face aux autres, façonnant ainsi sa singularité. Des ressemblances avec la sculpture d'Arnaud Vasseux, ont pu être établies dans la mesure où, tous deux, utilisent des matériaux semblables comme le plâtre et en exploitent les limites. Mais contrairement à ce dernier, Capucine Vandebrouck conserve par exemple une certaine brutalité du matériau et du geste, plus travaillés chez le premier. Car « faire avec », c'est aussi « refaire à sa guise » et tisser des liens nouveaux.

C'est bien avec ce qui l'entoure et « avec tout ce qui est déjà là », tant théoriquement que physiquement, que l'artiste sculpte. Elle prend en compte l'espace qui l'environne, dans lequel la sculpture prend corps, qu'il s'agisse de l'atelier ou de l'espace d'exposition. Celui ci est dépendant de l'œuvre, l'artiste réalisant notamment un certain nombre d'œuvres in situ. Ainsi, pour son exposition à Guebwiller, par exemple plusieurs visites ont été nécessaires pour lui permettre de concevoir et d'imaginer ce qu'elle allait bien pouvoir exposer dans la salle à la « moquette écossaise » ou dans les salles où ses œuvres communiquent avec celles de Théodore Deck. C'est dans cette optique de dialogue entre son œuvre et le lieu que Capucine Vandebrouck a investi la vitrine de vaisselle Deck du troisième étage, exposant des sculptures en résines noires et bacs plastiques colorés, « bleu Deck » pour l'une, sorte de vaisselles-réceptacles contemporains.

Un second espace constitutif de l'œuvre de l'artiste est le monde qui l'entoure, la ville, les chantiers, les Castorama et autres Bricomarché. Elle y puise ses matériaux, issus du quotidien, standardisés, qui non seulement sont déjà là, mais déjà là des milliers de fois, sacs poubelles, bassines et autres pare-soleils. « Les matériaux qui ont des mesures prédéfinies m'intéressent beaucoup, [...] j'aime le standard pour la norme qu'il m'impose, il me sert de repère ». Elle les modifie, s'éloigne progressivement du déjà là, du déjà vu et du standard, et c'est dans ce lieu de la transformation et de la métamorphose qu'intervient l'innovation, l'invention. Progressivement, les matériaux perdent leur stabilité, se distancient de leur forme d'origine, normalisée et normée, pour devenir des œuvres uniques, déroutant ainsi la notion de reproductibilité. Sans dire du travail de Capucine Vandebrouck qu'il comporte une vision politique concernant la question de la standardisation et de la conformité par exemple, il est clair que la situation, le contexte et l'environnement culturel, social et politique contemporains contribuent eux aussi à la sculpture et y sont sous- jacents.

In fine, Capucine Vandebrouck, artiste exploratrice, « expérimentatrice » et bricoleuse qui « passe des heures dans les magasins de bricolages, à contempler, fascinée, les multiples objets pour une large part non identifiés », correspond en quelque sorte à la figure de l'artiste dont parlait Claude Lévi-Strauss dans La Pensée Sauvage, une artiste « [tenant] à la fois du savant et du bricoleur [et qui] avec des moyens artisanaux, confectionne un objet matériel qui est en même temps objet de connaissance ».

Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Plon, Paris, 1962, p. 33.



Claire Kueny, extraits.

Citations de Capucine Vandebrouck extraites d'un entretien réalisé dans son atelier au Bastion 14, le jeudi 8 mars 2012.

Interview réalisée dans le cadre de l'exposition Contre Emploi, Juin 2012, Musée Théodore Deck, Guebwiller.



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